Il est monté à bord, presqu' incognito. Il s'est fait discret dans un coin au début, observant ce qui se passait sur le voilier. Jaugeant l'équipage et l'embarcation d'un oeil empli de curiosité et d 'intérêt. Je l'ai baptisé Perrin, le passager clandestin...
Le départ est imminent. Deux navires en ligne. Nous larguons les amarres en second. Le ciel est changeant. Mais, nous comptons sur l'arrivée du soleil en milieu de journée. Le cap? L'Angleterre. Rallier Ramsgate au départ de mon port local favori: Nieuport. Pourvu qu'Eole ait entendu nos prières et qu'il nous porte le plus longtemps possible pour un long bord vers le Kent.
Notre destrier: Merena. Mon préféré. Un magnifique étalon de quarante pieds. Une bête de course. A chaque fois que je monte à bord: une sensation de bonheur intense. Le sentiment de voler au-dessus des vagues Je ne m'en lasse guère. A bord, une même émotion. Une même passion des flots. Et l'envie pour tous, de passer deux jours hors du temps et du commun. Une navigation tranquille jusqu'aux Shipping Lanes. Puis David croise Goliath en mer... Respect...
Perrin sourit. Il découvre avec ravissement ce papillon vert, violet et blanc qui virevolte entre les vagues et file à toute vitesse vers le Nord-Ouest. Un bon perchoir pour un passager clandestin. Il est sorti de son abri timide au coin du bateau. Il se révèle avoir le parfait pied marin et le sens du vent (je n'en attendais pas moins de lui...). Le soleil a fini par nous rejoindre. Doré, hésitant, juste avant la fin du jour. Mais présent. Il joue sur les vagues et la surface de l'eau. Entre les bouts multicolores, les voiles et l'onde, il peint son tableau impressionniste. Une symphonie de lumière tamisée. Le coucher du soleil se prépare doucement, tendre et lent, comme s'il désirait se faire désirer longuement, dévoilant ses dessous orangés et roses vifs.
Les heures passent. La traversée paisible, sans heurts. Le plaisir simple de naviguer sur un bateau d'exception avec un équipage soudé.
La nuit nous enveloppe de son sombre manteau à présent. Les côtes britanniques ne sont plus loin. Mais il nous reste encore quelques milles à parcourir. Le pilote tient bon le vent, sa veste de quart jaune et noire brillant dans la nuit. Il reste silencieux. On sent à la fois son bonheur d'être à la barre et sa concentration sur le cap. L'obscurité tombe et quelques étoiles perçent à travers le châle de nuages qui recouvre le ciel. L'air est froid. L'humidité s'infiltre dans les combinaisons de voile. Le ciel et la mer s'illuminent de quelques feux... Au loin les lueurs de Douvre et ses falaises immaculées. A bord, le ballet des lampes frontales. Pas question de s'endormir. Alors retentit le son d'une flûte celtique dans l'immensité liquide. Et le voilier se réveille... Quelques pas de danse dans le cockpit et l'équipage reprend de l'énergie. Du rouge, du vert, du blanc. Une myriade de loupiottes autour de nous. Un dancing improvisé, surréaliste en pleine mer... Moment magique en Manche...
Nous arrivons à destination. La pluie nous rejoint à Ramsgate. Peu nous importe. C'est le moment de penser à leur estomac pour les plus affamés et de se reposer pour les plus raisonnables. Je vous passe les détails de la soirée arrosée dans un Pub anglais, au son d'un vieux piano accompagnée d'un incontournable Fish & Chips. Va sans dire de l'after-dinner qui s'en suit, plus calme, à bord. La nuit sera très courte. Nous ne dormirons que d'un oeil, bercés par de doux ronflements masculins (Messieurs co-équipiers, aucun souci: vous avez rendu honneur à la réputation des marins...). Cinq heures trente... L'heure des braves... Nous nous extirpons à grand peine de nos sacs de couchages. Les gouttes n'ont cessé de jouer au xylophone sur les hublots. Au petit matin, les nuages de pluie, épuisés de leur nuit de bringue, ont enfin décidé de lever le camp, pour laisser libre champs aux lueurs de l'aube.
Les visages défaits se refont autour d'une tasse de café bouillant. Les membres engourdis se dégourdissent en arpentant les pontons glissants. Et les équipages se préparent au retour vers leur vie d'avant la mer. Le petit port de Ramsgate s'illumine sous les rayons de l'aurore et de son phare érubescent, accompagné d'un concert de mouettes lève-tôt. Peu après six heures. Nous levons l'ancre. Et là, c'est le cadeau du point du jour... Epoustouflant. Comme nous n'avions pas même osé en rêver... Les nuages menaçants ont décidé de fleurter avec les rayons du soleil et de s'habiller de couleurs chatoyantes. Une palette de peintre... Nous avançons lentement vers l'horizon. Le voilier reste silencieux. Nos yeux ne savent où se poser. Minute après minute, le tableau change de tons, l'éventail de coloris évolue pour nous offrir une nouvelle esquisse. Je reste sans mots, installée contre un hauban, le regard perdu sur l'horizon chamarré. Devant nous, l'autre équipage s'en va vers le soleil levant. La magie durera de longs instants, nous projetant hors du temps.
Nous avons repris la route inverse. Le soleil nous suit. En cours de navigation, nous croisons à nouveau Goliath et d'autres Titans (pétroliers, démineurs, bateau-phare, transporteurs de containers...). On ne s'ennuie jamais en mer. Il y a toujours du spectacle. Puis le vent faiblit et nous voici une petite heure dans la pétole, mais au soleil... Le bleu du ciel se confond avec l'azur de l'eau. Perrin se repose. Nous aussi... Plus tard dans la journée, deux autres petits passagers clandestins - Robin et Aubin - nous rejoindront également, pour une petite pause à bord avant de reprendre leur envol vers d'autres mers...
Le soleil a tenu sa promesse: il nous a accompagnés jusqu'à Nieuport en nous saluant une dernière fois d'une révérence pourpre. Et le ciel s'assombrit à nouveau, comme pour mieux faire ressortir les couleurs des illuminations du chenal du port. Une traversée magique. Une traversée unique. Deux jours que nous n'oublierons pas et qui nous laisserons tous mélancoliques longtemps après encore. Au clair de la Hune, Mon Ami Perrin. Fais en donc coutume, A bord nous rejoins
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March 2023
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